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La colonisation espagnole

Environ 100 000 aborigènes du groupe Arawak peuplent Cuba lorsque ­ Christophe Colomb aborde ses côtes, le 28 octobre 1492, par la baie de Bariay, à l’est de Gibara (le lieu exact fait encore l’objet de controverses). L’Amiral de la mer Océane, porteur d’un message destiné à l’empereur de Chine de la part des Rois Catholiques, est convaincu d’avoir atteint Cipangu au Japon par la nouvelle route des Indes. Il baptise le territoire « Juana » en l’honneur de l’infante d’Espagne. Ce n’est qu’en 1508 que l’explorateur ­Sebastián de Ocampo conclura que Cuba est bien une île.

Une conquête destructrice

Sur ordre de la Couronne espagnole, Diego Velázquez de ­Cuellar débarque à Cuba en 1511, accompagné d’une armée de 300 hommes, avec pour mission de coloniser ce nouveau territoire. Les foyers épars de résistance indienne, dont la révolte menée par le cacique (chef indien) Hatuey , sont rapidement éliminés. Face à une conquête brutale faite de pillages et de massacres, la population indigène ne peut que s’incliner. Quatre ans plus tard, les conquistadors ont déjà fondé sept villas (localités) près des mines d’or et sur le littoral­.

Les colons organisent une société fondée sur l’esclavage des Indiens – système dénoncé par Bartolomé de Las Casas . L’extermination massive, les traitements inhumains ainsi que les maladies nouvelles venues d’Europe, comme la variole, conduiront en quelques décennies à la quasi-disparition­ des autochtones et à leur remplacement par des esclaves africains. Très rapidement, les filons aurifères, qui avaient attiré la convoitise des conquistadors, s’épuisent eux aussi. D’autres terres, plus prometteuses, suscitent alors un intérêt croissant : c’est le début des expéditions vers la Floride ou le Mexique, comme celles d’Hernán Cortés à partir de 1519.

Le « parvis du Nouveau Monde »

Dès la fin du 16e s., Cuba se repeuple et commence à jouir d’une réputation de plate-forme commerciale. Située entre l’Ancien et le Nouveau Monde, elle sert d’escale aux navires chargés de marchandises qui effectuent la liaison entre l’Espagne et ses colonies­.

De nouvelles richesses

L’introduction du « roseau sucré », aux premiers temps de la conquête de l’île, donne naissance à une industrie sucrière qui ne cessera de se ­moderniser au fil des siècles. Vers la fin du 16e s., on construit les premiers trapiches , petits moulins actionnés par des animaux ou des hommes. En l’absence de main-d’œuvre indienne, les colons ont recours à un nombre croissant d’esclaves africains. La traite négrière ne ­cessera qu’à la fin du 19e s., époque à laquelle les Noirs auront dépassé en nombre les Blancs. En marge de cette industrie, Cuba se consacre à la culture du tabac ainsi qu’à l’élevage.

Cependant, les échanges sont soumis au monopole commercial de l’Espagne, la métropole imposant des taxes et des conditions commerciales de plus en plus drastiques pour les criollos (Espagnols nés à Cuba que l’on oppose aux peninsulares nés en Espagne). Plusieurs révoltes de vegueros (planteurs de tabac) éclatent au début du 18e s. contre le monopole du tabac imposé en 1717. Ce climat de méfiance vis-à-vis de la métropole coïncide avec la concurrence que se livrent les différentes puissances européennes à la recherche de nouveaux marchés. Pirates et corsaires à la solde des puissances ennemies de l’Espagne font de nombreuses incursions sur l’île jusqu’à la fin du 18e s. Victimes de pillages incessants, les habitants ont aussi pris l’habitude de se livrer à des activités de contrebande avec les écumeurs des mers, contournant ainsi le lourd monopole commercial de la Couronne espagnole­.

L’économie cubaine prospère

L’occupation de La Havane parles Anglais , à partir d’août 1762, marque un tournant décisif dans l’économie cubaine. Au cours de ces dix mois, la capitale découvre la liberté du commerce et s’oriente vers de nouveaux marchés, notamment les colonies américaines. Elle conservera son ouverture au commerce international même après le retrait de l’Angleterre. Au lendemain de leur indépendance, les États-Unis multiplient leurs échanges avec Cuba, pour devenir en un siècle le marché principal de certains de ses produits. Enfin, la révolte des esclaves, menée par Toussaint-Louverture en Haïti en 1791, constitue une aubaine pour l’économie cubaine. La ruine des plantations françaises sur l’île voisine génère une flambée des prix de la production sucrière cubaine. Pour répondre à la demande internationale, le pays doit moderniser son infrastructure : des ingenios (moulins à sucre) modernes sont construits, et la première ligne de chemin de fer est inaugurée en 1837.


Les guerres d’Indépendance

Dès la fin du 18e s., un important mouvement d’émancipation embrase tout le continent américain, des colonies britanniques au Nord aux possessions espagnoles d’Amérique latine. En 1825, seuls Puerto Rico et Cuba demeurent sous la férule espagnole.

Une insatisfaction généralisée

Au début du 19e s., un fort mécontentement règne au sein de l’ensemble de la société cubaine. Quelques révoltes de cimarrones (esclaves fugitifs), réfugiés dans des palenques (camps fortifiés), sont étouffées. Il faudra attendre l’issue de la première guerre d’Indépendance pour que l’esclavage soit définitivement aboli, en 1886.

La main-d’œuvre durement touchée par la mécanisation de certains secteurs, dont celui du tabac, organisera un mouvement ouvrier entre 1850 et 1860.

Les conflits d’intérêts entre l’Espagne et les propriétaires créoles s’accentuent. Face aux mouvements indépendantistes qui s’organisent à partir de 1820, ­l’Espagne choisit la voie de la terreur et de la répression en augmentant le nombre de soldats sur place. Cette période agitée crée également des dissensions parmi les riches créoles : les ­ loyalistes , favorables à la domination espagnole, s’opposent aux annexionnistes , désireux de se réfugier dans le giron nord-américain dont les intérêts dans l’île vont croissant. L’existence de partisans du rattachement de Cuba aux États-Unis conduit, en 1850, à l’invasion de Cárdenas par la troupe de Narciso López. Après l’abolition de l’esclavage aux États-Unis en 1865, l’annexionnisme perd beaucoup de ses partisans. Ceux-ci se tournent vers le mouvement réformiste prônant une résolution pacifique et graduelle de leurs difficultés. L’Espagne reste sourde à leur appel et commet l’irréparable en intensifiant une fois de plus la pression fiscale en 1867.

Trente ans de lutte

Lorsque le 10 octobre 1868 Carlos Manuel de Céspedes actionne la cloche de son domaine de la Demajagua, l’heure de la lutte armée a enfin sonné. Ce propriétaire terrien, qui vient de libérer les esclaves de son ingenio (moulin à sucre), prend la tête d’une petite armée pour délivrer son pays du joug colonial. Cet épisode marque le début de la guerre de Dix Ans . L’année suivante, l’assemblée de la République en Armes abolit l’esclavage et nomme Céspedes président. Armés de machetes , les mambises (terme utilisé par les indépendantistes eux-mêmes, signifiant « rebelles » en congolais) progressent dans l’île ; des soulèvements ont lieu dans les provinces du centre, particulièrement à Camagüey, où le jeune patriote Ignacio Agramonte mène une lutte active.

Paralysés par des dissensions internes, les indépendantistes ne réussissent pas à mener une action unitaire qui aurait pu compenser l’insuffisance de leurs armes. Ils déplorent également la perte de plusieurs de leurs chefs militaires, dont celle de Carlos Manuel de Céspedes en 1874.

Les indépendantistes s’organisent

Le 10 février 1878, la signature du pacte de Zanjón entre le général espagnol Martínez Campos et les mambises marque la fin de la guerre de Dix Ans. Plusieurs généraux dont Antonio Maceo s’élèvent contre cette paix « au rabais » qui n’accorde ni émancipation aux esclaves ni indépendance à l’île. Malgré ­l’appel à la reprise des combats, connu sous le nom de « Protesta de Baraguá » (23 mars 1878), le traité de paix sera signé et la plupart des généraux contestataires prendront le chemin de l’exil. C’est donc à l’extérieur de l’île que le mouvement indépendantiste va se réorganiser.

L’acteur principal de la lutte pour l’indépendance est le héros national José Martí , qui crée en 1892 le Parti révolutionnaire cubain. Il est parvenu à tisser un véritable réseau à travers tout le continent latino-américain­, en préparation du soulèvement armé de Cuba. Cette seconde guerre éclate en ­février 1895. Deux mois plus tard, Antonio Maceo , Máximo Gómez et José Martí débarquent à Cuba pour envahir l’île d’est en ouest à la tête des troupes de libération. José Martí tombe au combat le 19 mai, peu de temps après le débarquement, mais les rebelles continuent leur avancée en direction des provinces occidentales. Le 22 mars 1896, Maceo se trouve déjà à Mantua, dans la région de Pinar del Río.

Les colons résistent

Pour contrer l’avancée des mambises , la métropole nomme comme capitaine-­général de l’île Valeriano Weyler . Dès octobre 1896, celui-ci organise un système de reconcentración (camps de concentration) afin de parquer les paysans, privant ainsi les rebelles de leur soutien. Les rebelles quant à eux pratiquent la tactique de la terre brûlée, ravageant les exploitations aux mains des riches colons. Le gouvernement espagnol rappelle le général Weyler et opte pour une ligne plus modérée. Les événements vont alors s’enchaîner ­jusqu’à faire sortir ce conflit du strict cadre hispano-­cubain.

Les Américains interviennent

Face aux propositions d’autonomie, les mambises refusent de transiger, et la capitale connaît une succession de troubles au début de l’année 1898. Les États-Unis décident alors d’envoyer un cuirassé dans la baie de La Havane afin de protéger leurs intérêts (à la fin du 19e s., les investissements américains à Cuba étaient considérables, particulièrement dans le tabac, les mines et le sucre). Lorsque le 15 février 1898 le croiseur Maine explose, ils disposent enfin d’un excellent prétexte pour entrer dans cette guerre. Les versions sur l’origine de cette explosion divergent : accident, acte criminel perpétré par les Espagnols ou par les Américains eux-mêmes ? Sous le choc, l’opinion publique américaine réclame réparation. Dès le 25 avril suivant, les États-Unis déclarent la guerre à l’Espagne. En moins de trois mois, l’armée coloniale capitule à Santiago. Le traité de Paris signé le 10 décembre 1898 par les États-Unis et l’Espagne accorde l’indépendance à Cuba… aussitôt placée sous occupation militaire nord-américaine­.


L’hégémonie américaine

Cuba est immédiatement dotée d’un gouvernement militaire américain renforcé par la présence de troupes d’occupation­.

Des gouvernements fantoches

Lorsque l’Assemblée constituante se réunit en 1901, les Américains conditionnent leur retrait du pays à l’insertion dans la Constitution cubaine de l’amendement Platt . Ce texte, élaboré par le sénateur américain du même nom, réserve aux États-Unis le droit d’intervenir à tout moment dans les affaires de l’île. Cuba est obligée de se plier aux exigences américaines pour enfin accéder à une indépendance formelle le 20 mai 1902, date de l’élection du premier président conservateur Tomás Estrada Palma, soutenu par les Américains. L’économie est également aux mains des États-Unis, qui détiennent la quasi-totalité du capital et bénéficient d’un traité de réciprocité commerciale. Accusé de fraudes électorales, Tomás Estrada Palma fait appel aux États-Unis en vertu de l’amendement Platt pour reconduire un second mandat. Un nouveau gouvernement militaire s’installe à Cuba de 1906 à 1909 pour ­remettre de l’ordre dans les affaires internes de l’île. Les décennies qui suivent voient une succession de présidents fantoches et corrompus.

De révoltes en coups d’État

Une série de mouvements ouvriers s’organisent contre la corruption et la paupérisation grandissante du peuple cubain accentuée par la baisse des prix du sucre sur le marché amé­ricain. En 1925, le Parti communiste cubain est fondé par Julio Antonio Mella, un leader étudiant. La même année, le président Gerardo Machado se retrouve à la tête du pays pour faire face à de nombreuses grèves dans les secteurs sucrier et ferroviaire, mouvements qui culminent en intensité au moment de la crise économique de 1929. Face au mécontentement général, Machado riposte par une répression féroce. Une grève générale en 1933 conduit finalement le dictateur à démissionner et à s’enfuir du pays. Le 4 septembre de la même année, un groupe d’étudiants et de militaires va rapidement renverser le successeur de Machado, Grau San Martín. Parmi eux, le sergent Fulgencio Batista , qui occupe le poste de chef des armées, va en fait exercer le pouvoir à sa guise jusqu’en 1940, année de son élection. Fait notable, l’amendement Platt est aboli en 1934. Les deux présidents qui succèdent à Batista à partir de 1944 sont loin de rompre avec le climat de corruption qui règne dans la vie politique de l’île. Quelques mois avant la tenue d’une nouvelle élection présidentielle,le 10 mars 1952, Batista s’empare du pouvoir par un coup d’État . Jusqu’en 1959, cette dictature soutenue par les États-Unis sera le symbole de la corruption, de la mafia, de la défense exclusive des intérêts étrangers et d’une répression sanglante vis-à-vis des opposants au régime.


La Révolution

Le coup d’État de Batista est suivi d’une succession d’actions destinées à renverser la dictature. Un mouvement plus profond prend corps, visant à jeter les bases d’une nouvelle société.

La chute de Batista

La première pierre de l’édifice révolutionnaire est posée par un groupe de jeunes dirigé par Fidel Castro Ruz – présent sur la scène politique depuis 1948 – qui décide de s’emparer de l’arsenal de la caserne militaire de la Moncada­ à Santiago. Le 26 juillet 1953, alors que le carnaval bat son plein, une centaine d’assaillants tente de conquérir la place-forte, mais l’attaque se solde par un échec. Batista lance aussitôt une série de représailles sanglantes contre les assaillants, dont la moitié est torturée et assassinée.

Un manifeste politique

Cet assaut manqué est surtout passé à la postérité à l’issue du procès des survivants : dans sa plaidoirie restée célèbre, L’histoire m’acquittera , Fidel Castro fait plus qu’assurer sa propre défense puisqu’il expose ses revendications et son programme politique. Ce texte retranscrit deviendra en quelque sorte le manifeste de la Révolution. Fidel Castro est condamné, avec ses compagnons, à 15 ans de travaux forcés sur l’île des Pins (actuelle île de la Jeunesse). Le 15 mai 1955, sous la pression populaire, Batista amnistie les assaillants de la Moncada.

Dès leur sortie de prison, les rebelles­ réorganisent leur mouvement. La direction du M-26 (Mouvement du 26 juillet), ainsi nommé en souvenir de l’attaque de la Moncada, est confiée à Frank País à Santiago. Fidel Castro, quant à lui, gagne le Mexique pour rassembler des fonds et préparer son futur débarquement à Cuba. Dès le début de son séjour, en juillet 1955, il rencontre un jeune médecin argentin, Ernesto « Che » ­Guevara , qui décide de se joindre à l’expédition­.

Les prémices de la Révolution

Le 2 décembre 1956, 82 hom­mes épuisés par une traversée d’une semaine à bord du Granma accostent – ou, comme dira le Che, « font naufrage » – à Playa Las Coloradas. Le mauvais temps a retardé leur arrivée, censée coïncider avec plusieurs soulèvements de diversion organisés par le M-26 dans la province orientale. L’alerte est rapidement donnée. Trois jours plus tard, les troupes de Batista encerclent les rebelles à Alegría del Pío. Seule une poignée d’hommes parvient à s’échapper – Che Guevara est blessé – pour trouver refuge dans la Sierra Maestra .

Les barbudos (barbus), s’étant attiré peu à peu les bonnes grâces des paysans, entament une véritable guerre des nerfs avec Batista. Ils publient un journal, le Cubano Libre , Fidel Castro accorde en février 1957 un entretien à Herbert Matthews, un journaliste du New York Times , et Radio Rebelde commence à émettre un an plus tard.

Une progression décisive

Le 5 mai 1958, Batista décide de lancer l’assaut final pour éliminer une bonne fois pour toutes ce « foyer d’agitateurs ». Mais son armée de 12 000 hommes est tenue en échec par les quelque 300 barbudos , qui connaissent la Sierra Maestra dans ses moindres recoins. La déroute de l’armée batistienne renverse les rapports de force. Le moment est venu de descendre de la montagne pour passer à l’action. Che Guevara et Camilo Cienfuegos prennent la tête de deux colonnes et entament leur progression vers La Havane. Le 28 décembre, Che Guevara et ses hommes sont aux portes de Santa Clara. Après trois jours de siège, la ville tombe aux mains des rebelles le 31 décembre 1958. Batista prend la fuite pour la République dominicaine dans la nuit. Dès le 2 janvier 1959, les ­ barbudos défilent dans La Havane. Fidel Castro les rejoint le 8 après avoir traversé l’île en vainqueur d’est en ouest. Le soir, il prononce la première de ses harangues télévisées, qui rythmeront désormais la vie des Cubains.

Le triomphe de la Révolution

En 1959, le niveau de vie de la population est extrêmement bas, le taux de chômage élevé, et les Américains détiennent un monopole commercial dans les principaux secteurs de l’île. Dès les premiers jours de 1959, les révolutionnaires s’attellent à transformer le paysage social, économique et politique du pays.

Le temps des réformes

La présidence de la République provisoire est assurée par Manuel Urrutia, tandis que Fidel Castro devient Premier ministre. Une série de réformes immédiates vise à l’augmentation des salaires, la baisse des prix des services publics et des loyers, la nationalisation du téléphone, le développement de l’instruction, l’amélioration du système de santé publique. De nombreuses sanctions sont prises contre les responsables en poste sous Batista. Le nouveau gouvernement ­récupère les « biens mal acquis » durant cette période et se livre à une série de procès, d’arrestations et d’exécutions ainsi qu’à une sérieuse épuration de l’armée, de la police et de l’administration­.

La première loi de réforme agraire est promulguée le 17 mai 1959. La taille des exploitations étant désormais limitée à 400 ha, on assiste à l’expropriation de grandes entreprises américaines au profit de plus de 100 000 paysans cubains. En juillet, le président Urrutia, destitué pour ne pas avoir défendu correctement les mesures révolutionnaires, est remplacé par Osvaldo Dorticos , qui restera à la présidence de Cuba jusqu’en 1976.


La crise cubano-américaine

Cuba connaît rapidement des difficultés économiques dues à la fuite des capitaux, au départ de nombreux techniciens à l’étranger et à la baisse du cours du sucre. Durant l’année 1960, La Havane­ et Washington se livrent à une surenchère de mesures exacerbant les tensions entre les deux pays.

En janvier 1960, les États-Unis réduisent leur importation de sucre. Le mois suivant, non seulement l’ URSS s’engage à acquérir un quota de sucre équivalent, mais, le 8 mai 1960, elle renoue aussi des relations diplomatiques avec Cuba. Les États-Unis voient plutôt d’un mauvais œil le rapprochement entre les deux nations. Aussi, lorsque du pétrole brut soviétique arrive à Cuba, les raffineries américaines refusent-elles de le traiter. Le gouvernement cubain nationalise aussitôt ces entreprises (Texaco, Standard Oil et l’anglo-hollandaise Shell) par mesure de rétorsion. Washington annonce une nouvelle réduction de ses importations de sucre de 700 000 tonnes. La réponse cubaine ne se fait pas attendre : les propriétaires dans le domaine sucrier sont expropriés, sans contrepartie financière, puis les banques sont nationalisées.

Lorsque les États-Unis décident d’un embargo sur certains produits nord-américains­ à destination de Cuba, en octobre 1960, les conséquences pour l’île sont désastreuses. La majorité des échanges s’effectuaient avec les États-Unis, Cuba est donc contrainte de se tourner vers de nouveaux partenaires économiques comme l’URSS, la Chine et la RDA. Les dernières entreprises américaines sont nationalisées le 24 octobre. Le 19 décembre, les États-Unis cessent toute importation de sucre cubain et, le 3 janvier 1961, Washington rompt toute relation diplomatique avec La Havane. Dans le contexte de la guerre froide, cette série de tensions allait tout naturellement conduire Cuba à se ranger aux côtés de l’URSS.

Une escalade irréversible

En marge de ces conflits diplomatiques, de nombreux complots se trament pour renverser Fidel Castro. Le 15 avril 1961, trois aéroports cubains sont bombardés par les Américains. Le lendemain, au cours des funérailles des victimes de l’attaque, Fidel Castro annonce publiquement le caractère socialiste de la Révolution. Le 17 avril, une troupe d’exilés cubains soutenus par la CIA débarque dans la baie des Cochons . Cette tentative d’invasion se solde rapidement par un échec puisque, trois jours plus tard, plus de 1 000 mercenaires sont faits prisonniers. Le « géant impérialiste », qui vient de subir son premier revers, met en place en juin 1961 un blocus (bloqueo) total de l’île – toujours en vigueur – interdisant toute relation économique avec Cuba.

Le conflit le plus retentissant qui oppose les États-Unis à l’île caraïbe va durer 13 jours au cours du mois d’octobre 1962. Pendant ce que l’on appellera la crise des missiles , qui a failli faire basculer la planète dans une Troisième Guerre mondiale, le monde entier garda les yeux rivés sur ce petit territoire. Le 14 octobre 1962, des avions espions américains U2 découvrent des rampes de missiles nucléaires soviétiques installées à l’ouest de Cuba, en face de la Floride. Les États-Unis organisent immédiatement un blocus naval de Cuba et exigent le démantèlement des rampes. Kennedy et Khrouchtchev parviennent à un accord le 28 octobre, sans consultation préalable du gouvernement cubain : les fusées sont retirées en échange de la promesse américaine de ne pas envahir l’île.

L’ouverture sur l’étranger

Vers le milieu des années 1960, Cuba se tourne vers les pays d’ Amérique latine (Venezuela, Colombie, Guatemala, Bolivie­) pour apporter son soutien aux guérillas révolutionnaires. Puis les années 1970 sont ponctuées de petites victoires sur l’isolement dans lequel les États-Unis ont voulu maintenir le pays, en l’excluant en janvier 1962 de l’OEA (Organisation des États américains). Fidel Castro se rend au Pérou, en Équateur et au Chili. Tour à tour, plusieurs pays d’Amérique latine (Barbade, Guyana, Jamaïque, Trinité-et-Tobago, Panama, Venezuela, Colombie) rétablissent leurs relations diplomatiques avec l’île.

C’est également l’époque de l’engagement cubain dans les révolutions du ­ continent africain . Cuba envoie 20 000 hommes en Angola , à la demande d’Agostinho Neto, leader du MPLA (Mouvement pour la libération de l’Angola), pour contrer des rebelles soutenus par les États-Unis et l’Afrique du Sud. Fin 1988, l’accord de New York prévoit le retrait des troupes cubaines et les 50 000 Cubains stationnés en Angola rentrent en 1989, en contrepartie de l’indépendance de la Namibie. Des soldats sont aussi envoyés en 1978 en Éthiopie­ pour aider le chef d’État Mengistu Haïlé-Mariam à réprimer une rébellion nationaliste. En hommage à sa présence sur tous ces fronts, Cuba se voit confier la présidence du sixième Sommet­ des pays non alignés qui se tient l’année suivante dans l’île.


À la recherche d’une nouvelle voie

Alors qu’à partir de 1980 plus aucun pays étranger n’intervient dans les affaires internes de Cuba, la perspective d’une crise économique sans précédent assombrit l’avenir de l’île.

Des signes d’essoufflement

Au cours de l’été 1979, 100 000 exilés sont autorisés à rendre visite à leur famille à Cuba. Le choc est rude pour les deux communautés, particulièrement pour les insulaires, qui font incontestablement figure de parent pauvre. L’année suivante, un nombre grandissant de candidats à l’exil cherchent refuge dans les ambassades étrangères de La Havane­. Le 22 avril, des embarcations de Cubains exilés à Miami accostent dans le port de Mariel pour venir chercher leurs compatriotes. Fidel décide alors de laisser partir ceux qui le désirent. Après quelques hésitations, le président américain Jimmy Carter déclare accueillir tous les réfugiés. En quatre mois, plus de 125 000 marielitos rejoindront la Floride à bord d’embarcations de fortune.

Une crise tous azimuts

Cette même année s’avère désastreuse dans de multiples domaines : les cannaies et les plantations de tabac sont victimes de maladies ; le cheptel porcin est touché par la peste ; une épidémie de fièvre tropicale – rapportée par les soldats d’Angola – s’abat sur 300 000 personnes. Sur le plan international, les nouvelles ne sont pas meilleures puisque les Américains viennent d’élire Ronald Reagan, farouche opposant au régime cubain. Ses deux mandats seront placés sous le signe de l’hostilité à l’encontre de Castro. En 1982, il autorise la station de propagande anti-castriste Radio Martí à émettre depuis la Floride vers Cuba.

La répression castriste

La décennie qui suit est marquée, en politique intérieure, par le lancement, en 1986, de la campagne de rectification des erreurs , destinée à lutter contre les maux engendrés par la bureaucratisation et le centralisme étatique. Le 13 juillet 1989, la nation est sous le choc : le général Arnaldo Ochoa, héros de la guerre d’Angola, est exécuté avec trois autres officiers à l’issue d’un procès expéditif pour corruption et trafic de drogue avec les États-Unis. L’ affaire Ochoa déclenche une période de purges et d’arrestations, ainsi que d’importantes restructurations au niveau politique.

La « période spéciale en temps de paix »

Sur fond de scandale politique, la dislocation du bloc socialiste ne pouvait qu’ébranler un peu plus le pouvoir cubain, privé de son soutien idéologique et économique. De novembre 1989 (chute du mur de Berlin) à la disparition de l’URSS fin 1991, les livraisons soviétiques souffrent de retards qui affectent durement le quotidien de l’île. En septembre 1990 débute la « période spéciale en temps de paix » – toujours en vigueur –, qui plonge Cuba dans une véritable économie de survie : investissements stoppés ou ralentis selon les secteurs, fermetures d’usines, instauration de coupures de courant (apagones) et suppression de nombreux transports en commun pour réaliser des économies d’énergie. Les queues s’allongent devant les magasins d’État qui ne sont pratiquement plus approvisionnés. Les ménagères trouvent de plus en plus rarement les produits de base de la libreta , carnet de rationnement que doit présenter chaque famille, depuis 1962, pour faire ses achats. C’est le règne de la débrouille, la population invente des solutions de substitution, le marché noir bat son plein.

Une timide libéralisation

Entre le blocus économique imposé par les Américains et la fin de l’association privilégiée avec les anciennes nations du bloc soviétique, Cuba doit se tourner vers d’autres pays et monter rapidement des joint-ventures avec des capitaux étrangers, notamment dans le secteur du tourisme, des mines et du pétrole. Au pire moment de la « période spéciale » (1993-1994), le gouvernement s’engage dans une voie plus libérale, aboutissant à une sorte d’économie de marché sous puissant contrôle étatique. En théorie, l’État socialiste est toujours censé couvrir les besoins de la population, mais le régime encourage à cette époque les initiatives économiques individuelles, officielles ou informelles. Ainsi, en août 1993, la possession de dollars n’étant plus considérée comme un délit, les Cubains détenteurs de devises sont autorisés à s’approvisionner dans les diplotiendas (magasins en devises). Une loi du 8 septembre 1993 ouvre 117 activités aux cuentapropistas (entrepreneurs individuels) : plus de 200 000 Cubains peuvent ainsi s’établir à leur propre compte. En 1994, le gouvernement autorise la création d’ agromercados , marchés privés où les paysans peuvent écouler leur production, à un prix supérieur aux magasins d’État.

Malgré cette timide libéralisation, au mois d’août 1994, le gouvernement doit faire face à un nouveau mouvement d’exode massif. Durant la crise des ­balseros (les balsas sont des radeaux de fortune), 35 000 Cubains tenteront de rejoindre les côtes de Floride. Vingt mille d’entre eux, refoulés par les gardes­-côtes, resteront enfermés jusqu’au mois de mai 1995 sur la base de Guantánamo, dans l’attente d’un accord entre Washington et La Havane.

Le durcissement américain

L’aile dure des anti-castristes choisit alors de porter le coup fatal. Comme le déclarait le sénateur conservateur Jesse Helms en février 1995 : « Que Castro quitte Cuba à la verticale ou à l’horizontale est une affaire entre lui et les Cubains, mais une chose est certaine : il doit quitter Cuba. L’heure est venue de serrer la vis. » Sa fameuse loi Helms-Burton durcit considérablement l’embargo puisque toute société entretenant des relations commerciales avec Cuba est interdite de séjour sur le territoire américain ; de plus, les personnes dont les biens ont été confisqués par la Révolution peuvent intenter une action judiciaire en restitution ou en dommages-intérêts contre les entreprises étrangères qui utilisent ou exploitent ces biens à Cuba. Malgré une résolution de l’ONU votée à la majorité en novembre 1995, visant à l’abrogation de cette loi, le Congrès américain l’adopte en mars 1996.

Une brève parenthèse

Près de vingt-cinq pays ont déjà investi plus de 2 milliards de dollars à Cuba, essentiellement dans les ressources minières et le tourisme. Les Américains voyant ce marché juteux leur échapper, on assiste, à partir de 1998, à un rapprochement entre les deux pays. En juillet 2000, Bill Clinton annonce un assouplissement des sanctions : désormais, la vente de nourriture et de médicaments est autorisée à destination de Cuba. Dans le même temps, les contacts entre banquiers et diplomates américains et cubains se multiplient sensiblement. L’année suivante, les États-Unis exportent des vivres sur l’île pour la première fois depuis plus de 40 ans, afin d’aider la population à faire face aux dégâts causés par l’ ouragan Michelle .

Des relations impossibles

Dès 2001, cependant, l’élection de George Bush ­Junior va ébranler cette fragile évolution. En mai 2002, l’ancien président démocrate Jimmy Carter effectue une visite historique à Cuba, la première d’un haut dignitaire américain sur l’île depuis 1959. Pour la première fois depuis la visite du pape, le discours d’un dirigeant étranger est publié par la presse officielle et diffusé en direct par la radio-télévision d’État cubaine. Carter souhaite favoriser un rapprochement entre les États-Unis et Cuba ainsi que la défense des droits de l’homme dans l’île (qui s’ouvrira sur le Projet Varela).

Le président Bush répond à son appel par l’annonce d’un durcissement de sa politique envers Cuba. L’administration américaine ne tarde pas à s’exécuter, et sa position n’en sera que renforcée d’année en année. Interdiction est faite aux ressortissants américains de se rendre sur l’île, tandis que de nouvelles restrictions limitent les envois d’argent des exilés cubains à 100 $ par mois, et les voyages familiaux dans l’île à un séjour de 14 jours tous les trois ans.


Cuba aujourd’hui

Le fort sentiment patriotique des Cubains expliquerait en grande partie la raison pour laquelle l’île apparaît comme un remarquable modèle de stabilité dans le monde Caraïbe, avec le même régime depuis 1959, dirigé jusqu’à récemment encore par le très controversé et très charismatique Fidel Castro. C’est ce sentiment patriotique, chevillé à l’âme cubaine, qui a permis au Líder Máximo de prôner un retour vers la « morale » socialiste, après plusieurs années de libéralisation économique et de timides avancées démocratiques­.

Le retour à l’ordre

Depuis octobre 2004, le régime est ainsi brusquement revenu sur ses dispositions concernant la libre circulation du dollar. Exit les billets verts. Quelques jours après son malaise, filmé en direct par les caméras de télévision, Fidel Castro a appelé ses compatriotes à échanger leurs dollars contre des pesos convertibles. La monnaie, alignée sur le billet vert, n’est en fait convertible qu’en échange de pesos cubains. Sous d’autres cieux, une telle réforme aurait engendré la panique. Ici, rien de tel. Il semblerait même que les Cubains aient accueilli la mesure d’assez bonne grâce. Dans les faits, la reprise en main de l’économie s’est accompagnée d’une répression accrue à l’égard de l’opposition. Il ne fait pas de doute que Cuba vit actuellement une phase de « recentrage » sur les principes du « socialisme patriotique­ » .

Un recentrage que la presse, entièrement contrôlée par le pouvoir, a d’autant moins de mal à faire passer dans l’opinion que beaucoup de Cubains attribuent à la libéralisation économique entreprise en 1993 l’accroissement sensible des inégalités sociales. L’écart entre les revenus les plus bas et ceux les plus élevés, qui était de 4 au début des années 1980, est passé à 20 en 2006. L’autonomie de gestion accordée à certains responsables d’entreprises d’État s’est soldée par la fermeture de 70 usines sucrières sur 160, ce qui a compliqué la situation de nombreux ouvriers, qui constituent le socle du régime. Le secteur touristique représente certes une source de devises considérable – le pays a accueilli plus 2,3 millions de visiteurs en 2008 –, mais il entraîne aussi des déséquilibres flagrants dans l’économie : lorsqu’un professeur ou un médecin gagne davantage en pédalant sur un bici-taxi pour touristes qu’en exerçant sa profession, beaucoup de Cubains s’inquiètent­.

Les acquis de la Révolution

Cela dit, la grande majorité des Cubains ne remet pas en cause les principaux acquis de la Révolution. Avec une espérance de vie, un taux de mortalité infantile, une scolarisation et un taux d’alphabétisation comparables à ceux des principaux pays développés, Cuba peut encore mettre sur le compte de son régime des performances que ses voisins des Caraïbes et d’Amérique centrale sont loin d’égaler, dans le domaine de la santé et de l’éducation notamment. Et la très fragile économie cubaine survit tant bien que mal, grâce aux devises apportées par les flots toujours croissants de touristes dans l’île. La révolte populaire escomptée par les Américains n’a pas eu lieu, le patriotisme des Cubains ayant raison de la précarité de leurs conditions de vie.

Quid de Castro ?

Symbole de la Révolution cubaine, Fidel Castro occupe, depuis 1959, le devant de la scène. En 2001, il est victime d’un malaise et s’effondre à la tribune alors qu’il prononce un discours fleuve en plein soleil. On s’interroge sur son état de santé, et la question de sa succession est lancée. Le débat reprend en 2004, à la suite d’une chute spectaculaire – qui lui vaut quelques fractures –, également lors d’un discours. Hospitalisé en 2006, l’année de ses 80 ans, Fidel Castro a été officiellement remplacé par son frère Raúl à la tête de l’État en février 2008. Des changements sont en cours mais le Líder Máximo reste malgré tout un frein. Sur le plan politique, on peut imaginer que le régime de parti unique pourrait évoluer vers un système plus ouvert. Sans oublier l’arrivée de Barack Obama à la tête des États-Unis (2008), qui insuffle déjà un vent nouveau­.

Yes, we can ?

Barack Obama a, dès le printemps 2009, donné des signes tangibles d’une inflexion de la politique de son pays à l’égard de son irréductible voisin et ennemi. Il a annoncé l’ ouverture aux voyages des Américains d’origine cubaine vers l’île, en même temps que la levée des restrictions imposées aux transferts d’argent de ces mêmes citoyens vers leurs proches résidant à Cuba. En outre, des projets de lois proposent de permettre à tous les Étasuniens de se rendre librement dans l’île et de créer un poste d’émissaire spécial pour Cuba.

Concernant l’embargo, dernière relique de la guerre froide, la Maison Blanche envisage de l’alléger avant de finir par le lever, suivant en cela la commission des Affaires étrangères du Sénat, qui estimait dans un rapport de 2009 que l’objectif de ramener la démocratie au peuple cubain par ce moyen n’avait pas été atteint. Le même rapport prévoyait d’autoriser l’accès de La Havane aux crédits des banques privées, de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de la Banque interaméricaine de développement. Cette levée de l’embargo , attendue par la communauté internationale dans son ensemble, et l’ouverture politique qui s’ensuivra ne manqueront pas de poser un défi idéologique au pouvoir cubain.

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